Désirs d'avenir 86000 - Arnaud Fage

Publié le par Arnaud Fage

« Donnons un bon avertissement » au pouvoir et refusons « l'irréversible » en Iran

Message de Ségolène Royal 

Chers Amis,

Après Saint-Bieuc samedi dernier, ville où Danielle Bousquet est en campagne, je me suis rendue hier à Strasbourg aux côtés de Roland Ries. Là encore, l’atmosphère était très chaleureuse ; et là encore, j’ai vu un parti socialiste en ordre de bataille, pleinement mobilisé pour reprendre la ville à la droite.

À cette occasion, nous avons tous deux déploré les promesses non-tenues de Nicolas Sarkozy. Car avec lui, plus que les lendemains qui déchantent, ce sont les lendemains qui pleurent. Après avoir traité de l'économie solidaire dans un restaurant coopératif, nous avons rappelé l'absence de baisse du chômage, qui ne cesse de toucher très fortement les jeunes.

Nous avons également mis en cause le recul de l'État sur les solidarités essentielles, avec en particulier l'instauration des franchises médicales. Dans le quartier sensible du Neuhof, Roland Ries m’a fait rencontrer une association d'aide à l'insertion des femmes d'origine étrangère : magnifique initiative, source de sociabilité et de convivialité, dans un quartier délaissé par l’équipe municipale en place. Merci aux bénévoles, aux animateurs, aux travailleurs sociaux d’entretenir ainsi l’espoir !

Avec des personnes âgées, nous avons participé à un thé dansant qui se tenait dans le quartier Hautepierre : j’ai senti le mécontentement de beaucoup contre un gouvernement qui avait promis d’augmenter le minimum vieillesse et les petites retraites, et qui n’a encore rien fait. Nicolas Sarkozy a déclaré qu'il ferait une lecture nationale des résultats aux élections locales. Face à la politique du pire, nous devons donner lui un bon avertissement en votant massivement pour les candidats de la gauche !

Dans la matinée, je m'étais rendue sur le site de Sony France à Ribeauvillé, dans le Haut Rhin, où 230 emplois sur 719 sont menacés. Les salariés sont frappés par leur cinquième plan social en l’espace de quelques années, résultat d’un manque complet d’anticipation des mutations industrielles.

A la fin des mes entretiens avec les syndicats et la direction, je suis sortie de l’usine où m’attendait une centaine d’ouvriers. La presse, qui n’avait pas eu l’autorisation d’entrer, a calmement forcé le barrage et pu rencontrer les salariés du site.

J’ai rappelé les exigences suivantes : la France devait enfin se doter d’une véritable politique industrielle, notamment en matière de sous-traitance ; il n’y aurait pas de fatalité à la désindustrialisation si tout était fait pour pousser les entreprises à innover et anticiper ; il fallait que l’Europe trouve les moyens de se protéger et de s’organiser ; enfin, la formation tout au long de la vie ne devait pas rester une incantation, mais devenir une réalité !

Merci à tous ceux qui m’ont accueilli avec tant de gentillesse et qui m’ont accordé leur confiance ! Je leur souhaite bon courage dans leur lutte ! Je suivrai ce dossier attentivement et écrirai dans les prochains jours à la direction de Sony-Europe.

Dans le train du retour, j’ai appris en lisant le journal Le Monde que la France allait installer une base navale à Abou Dabi, en face des côtes iraniennes. C'est une décision lourde de sens qui a été prise en catimini par le chef de l'État, sans débat au Parlement, en nous plaçant devant le fait accompli.

Quel signal souhaite ainsi envoyer Nicolas Sarkozy ? Cherche-t-il à être le meilleur élève de la « classe Atlantique », au moment où le Royaume-Uni fait entendre sa différence ? Cherche-t-il à provoquer sciemment l'irréversible en créant les conditions d'une montée des extrêmes dans la région ? Comment justifier ces positions « bottées » au moment où il dissémine les centrales nucléaires un peu partout au Moyen-Orient ? Où est la cohérence ?

La fermeté face à l'Iran est une nécessité. J'ai été la première à avertir des dangers de la politique d'enrichissement d'uranium menée par Téhéran. Mais cette fermeté doit être efficace et ne pas conduire à l'escalade, ainsi que l'ont compris aussi bien les candidats démocrates à l'élection présidentielle américaine que l'ancien secrétaire d'État républicain James Baker.

L'Iran doit se conformer à ses obligations internationales, mais jamais la politique du « bâton » n'a réussi à créer les conditions de la sécurité et de la stabilité. Plutôt que de se lancer dans une surenchère suiviste de G. W. Bush, la France doit faire entendre la voix de la raison et proposer à l'Iran les voies d'une sortie par le haut.

Il est encore temps d'éviter le pire : offrir à l'Iran de s'intégrer pacifiquement à la communauté internationale, ainsi que le préconise le rapport Baker. Et puisque le président de la République est prêt à « discuter avec tout le monde », qu'il aille à Téhéran avant qu'il ne soit trop tard, ainsi que Nixon l'avait fait avec la Chine !

À très bientôt,

Amicalement,
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Venez nombreux au
Grand Débat avec Ségolène Royal

Samedi 19 janvier 2008, à 14 heures 30,
à la Maison de la chimie (28 rue Saint Dominique - 75007 Paris – M° et RER Invalides)

Interviendront aussi :
Vincent Peillon, Manuel Valls, Gaëtan Gorce, Pierre Moscovici, Marisol Touraine, et en modérateur François Rebsamen.
 


 


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Trois questions à Marc Lazar

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Marc Lazar est professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences po. 

Vous avez consacré un ouvrage « au moment Berlusconi », peut-on parler de similitudes avec la présidence Sarkozy ? Si oui, lesquelles ?

Sarkozy a des points communs avec Il Cavaliere. L’importance qu’il accorde à sa propre personne, le soin apporté à la médiatisation, son effort constant pour présenter une image « people » de lui-même, sa capacité à imposer son propre agenda politique, son style percutant de communication, sa propension à la séduction, son activisme débridé, son aptitude à construire un ensemble de valeurs plus ou moins cohérent mais qui séduit, l’édification d’un bloc électoral fondé sur deux grands piliers, d’un côté, les chefs d’entreprises, les professions autonomes et libérales et les personnes à hauts revenus, de l’autre, des catégories populaires faiblement instruites et politisées, inquiètes des transformations de monde moderne qui les marginalisent, terrifiées par l’insécurité et apeurées par l’immigration. Mais les différences sont légion. Le contexte politique et institutionnel de la France et de l’Italie ont peu de choses en commun. Sarkozy est un vrai professionnel de la politique et non point un chef d’entreprise au cœur d’un conflit d’intérêt qui joue de l’antipolitique tout en ayant vite appris les ficelles du métier politique. Il ne possède pas ses propres chaînes de télévision ni un grand groupe de communication et éditorial, fut-il en liaison étroite avec les patrons de puissants médias. Il n’est pas milliardaire même s’il est décomplexé envers l’argent et s’il entretient des rapports privilégiés avec certains milieux d’affaires. Il dispose d’un parti héritier d’une longue tradition mais qu’il a fait évoluer. Il n’a pas de coalition puisqu’il a quasiment unifié les droites, terrassé le Front National en lui reprenant quelques-uns de ses thèmes et satellisé une partie des centristes. Il est un acteur politique expérimenté, rude dans la confrontation avec l’adversaire mais sachant le prendre à contre-pied, par exemple en ouvrant son gouvernement à des personnalités de gauche ce qui sème la zizanie chez les socialistes. Nicolas Sarkozy n’est pas le Silvio Berlusconi français et la gauche commettrait une erreur supplémentaire si elle se contentait de stigmatiser le président français en le qualifiant ainsi au lieu de chercher à comprendre sa force (mais aussi ses faiblesses), sa complexité et surtout les ressorts de son dynamisme.

S Berlusconi et N Sarkozy plongent-ils aux mêmes racines idéologiques?

Plus que d’idéologie bien structurée autour de noyaux doctrinaux identifiables, il vaut mieux parler de tentatives d’imposer des formes d’hégémonies culturelles autour de quelques idées et valeurs afin de cimenter la formation de bloc sociaux (pour parler comme Antonio Gramsci) tout en désignant des ennemis. A cet égard, les comparaisons sont suggestives. Berlusconi a essayé, et essaye toujours, de se présenter, d’un côté, comme le parangon de libéralisme économique, de la liberté, de la modernité, de l’individualisme et en adepte de l’Europe. D’un autre côté, il se veut le protecteur des « petites gens », le hérault des traditions (celles de l’Eglise et de la famille par exemple), le défenseur de l’identité nationale voire le promoteur de la fierté italienne (le premier parti qu’il a fondé en 1994 s’appelait symboliquement Forza Italia) et le critique de l’Europe. Le premier type de discours s’adresse surtout aux Italiens du Nord (les entrepreneurs, les artisans, les commerçants, les professions libérales, les salariés du privé à revenus élevés), le second à ses autres électeurs, plus populaires, répartis sur tout le territoire. Pour conquérir le pouvoir en 1994 et 2001, l’ambivalence de ces discours a payé. Mais durant sa législature de cinq ans entre 2001 et 2006, il a du faire des choix (souvent motivés également par la volonté de satisfaire ses propres intérêts personnels) qui ont satisfait une partie de ses électeurs et déçu une autre. Sarkozy a lui aussi mis ensemble des références diverses et variées empruntées aux trois droites qu’il veut unifier et aux électeurs composites qu’il a rassemblés. Nombre de thèmes déclinés par Berlusconi se retrouvent dans les discours de Sarkozy (sans que cela ne signifie en aucune mesure qu’il les lui a empruntés) mais selon des caractéristiques françaises forgées par l’histoire avec, par exemple le poids de l’Etat dans notre pays, la puissance de l’idée nationale, l’importance de la mission que se donne la France, la vigueur de la question laïque, le rôle que joue l’éducation dans notre société etc. Ajoutons que Sarkozy a voulu relancer une sorte de grand récit national qu’il prétend incarner et qui n’a pas d’équivalent en Italie. En revanche, Berlusconi et Sarkozy ont besoin d’adversaires qu’ils combattent résolument : les communistes, les juges et les intellectuels pour l’Italien, mai 68, la « gauche » libertaire et certains journalistes pour le Français.

Peut-on estimer que l’émergence de ces deux hommes aux plus hautes fonctions est l’expression d’une crise de nos démocraties, d’une crise des gauches ?

Les contextes politiques sont à la fois semblables et différents. Nos deux pays connaissent un profond malaise démocratique avec un rejet de la politique, une méfiance envers les institutions ou encore une détestation des élites. Mais l’Italie vit depuis les années 90 une crise politique sans équivalent dans les autres principaux pays européens, et cela la spécifie. Berlusconi s’est présenté comme l’antipolitique qui réglerait les problèmes politiques italiens mais est devenu un acteur politique comme un autre. Pour éviter la banalisation, il a besoin de manière récurrente de verser dans l’outrance et la provocation. Sarkozy a, selon moi, voulu répondre au malaise français en redonnant comme il ne cesse de le dire « le goût de la politique », en suscitant de nouvelles passions, en pratiquant la fameuse « triangulation », enfin en se présentant comme un leader qui assume l’autorité et la décision même si ses premiers mois de présidence montrent que la rhétorique de la rupture ne saurait occulter la continuité avec les gouvernements Chirac, sa prudence, ses hésitations, voire ses retournements (ce qui explique aussi le début de la fin de son état de grâce). De ce point de vue, chacun à leur façon et en l’occurrence selon des modalités différentes, Berlusconi et Sarkozy sont, à la fois, le produit de la crise des démocraties et des acteurs de celle-ci. Ils profitent également des difficultés importantes de la gauche qui connaît une crise multidimensionnelle : sociologique, stratégique, programmatique, identitaire et de leadership. A cet égard, une différence de fond surgit. La gauche italienne, par deux fois, a été battue deux fois par ce redoutable adversaire qu’est Silvio Berlusconi (en 1994 et en 2001), mais elle a réussi aussi, dans un contexte extrêmement difficile, à vaincre deux fois (en 1996 et en 2006) ; notamment (et pas exclusivement) grâce sa stratégie d’alliance avec une partie du centre. En outre, depuis peu, elle a forgé un nouveau parti, le Parti démocratique, qui résulte, entre autres, de la fusion de formations venues de la gauche (communiste puis de type social-démocrate) et de la Démocratie chrétienne. Que fera la gauche française pour l’emporter face à Sarkozy en 2012 ? La question est ouverte et ne peut que susciter une autre réflexion comparative sur les itinéraires et les choix actuels des gauches des deux côtés des Alpes.

Marc Lazar est professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences po. Il est cette année « visiting professor » à la Luiss (Libera Università degli studi sociali) de Rome. Il a récemment publié :
L’Italie à la dérive. Le moment Berlusconi, Paris, Perrin, 2006 et avec Gianfranco Baldini, La Francia di Sarkozy, Bologne, Il Mulino, 2007. 

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